Irlande: des milliers de chevaux à l'abandon, symbole de la crise

Article transmis par le Conseil du Cheval en Corse, publié le 18 décembre 2010 par lesinrocks.com

cheval dans une cité
Crédits photo: Cathal McNaughton / Reuters (un cheval sur un terrain de jeux d'une cité de Dublin Nord)

En Irlande, la crise a jeté dans la nature des milliers de chevaux abandonnés par leurs propriétaires, ruinés et incapables de s'en occuper.

D'ordinaire, le premier dimanche du mois, le Smithfield market de Dublin grouille de canassons. Un grand marché devenu ultra popu, sorte de cour des Miracles équine : les chevaux de course à 9 000 euros ont été remplacés par des poneys, des tinkers (race bicolore typiquement irlandaise) et autres bourriques cabossées par la vie, aux sabots fendus, bradées à 100 euros voire à 50.

Mais ce 5 décembre, la place est seulement blanche de neige. C'est un peu l'hiver 1954. Le pays n'a pas connu un tel froid depuis 1966. La vie s'est arrêtée.

L'Irlande, troisième producteur de pur-sang

En Irlande, le cheval est une institution. Dans la pub de Noël de Guinness, après le plan sur la famille vient celui sur le cheval de la famille. Ce pays de 4,5 millions d'habitants, aux grands espaces, abrite le plus grand nombre de chevaux par personne en Europe.

Il y en a pour tous les goûts : riches, pauvres, classe moyenne. L'Irlande produit des chevaux robustes, braves, bons sauteurs et rapides. C'est le troisième producteur de pur-sang, prisés par les pays du Golfe. S'y déroulent quelques-uns des derbys les plus cossus et les plus courus.

A Smithfield, ce matin-là, deux sans-abri frigorifiés errent. Une dizaine de badauds se tapent les mains. Un type vend des chiots gelés 150 euros pièce. Mais point de chevaux. La grande foire a été annulée. Trop dangereux avec la glace.

La police dublinoise se charge de renvoyer chez eux les quelques vendeurs ou acheteurs mal renseignés. Michael, la cinquantaine bourrue, ronchonne sous sa cagoule auprès des flics : C'est surtout parce que la SPCA (SPA irlandaise) l'a réclamé, ouais !

Depuis quelques années, le marché n'a plus la cote : trop lower class. La SPCA veut le réguler, s'indigne des maltraitances. Ici, les chevaux ont la même gueule cassée que leurs propriétaires. Les gamins achètent pas cher des chevaux abîmés pour s'amuser avec, les emmènent dans les champs autour de Dublin où ils finissent par mourir, explique un policier en jetant un coup d'oeil à un groupe d'ados.

Accoutrés de parkas Adidas, de chapkas, de bottes ou de Nike, les gamins sont plantés là, de longues cravaches à la main. David, Adam et leurs potes Graig, Dylan et Steven, tous à peu près la quinzaine, sont déçus.

Ils voulaient acheter une vieille carne à 100 euros. Ces gars de banlieue ont mauvaise réputation. Rachel Carey, une grande fille mince de 28 ans, passionnée de dada, raconte : L'autre jour, dans Dublin, j'ai vu deux gamins sur des poneys. Ils leur donnaient des coups, les poneys étaient terrorisés.

Une tradition libertaire légiférée

Les racailles à dos de poney sont rares aujourd'hui dans Dublin. Il y a encore dix ans, on en croisait régulièrement. Mais avec l'explosion économique de 1995, ces cow-boys des rues ont commencé à faire mauvais genre pour le deuxième pays le plus riche d'Europe (en PIB par habitant), pourtant de loin le plus pauvre lors de son entrée dans la CEE en 1973.

Plus les banques et les grandes firmes informatiques américaines poussaient, plus on repoussait ces survivances du passé hors du centreville. Plus les politiques encourageaient l'installation d'une finance sauvage, plus ils réglementaient cette tradition libertaire.

Embouteillages, insécurité, mauvais traitements : en 1997, les politiciens ont légiféré. Les chevaux doivent désormais être en règle et logés dans des écuries convenables. Dans le cas contraire, la ville a le droit de les confisquer. En cinq ans, 2 200 chevaux ont quitté la capitale...

Les cinq gars du Smithfield market n'ont pas d'ordinateurs mais ils ont des chevaux, vers Clondalkin, au sud-ouest de Dublin. En attendant le bus, ils fument des clopes, congelés. Il doit bien faire - 5 degrés. Dylan, le plus petit, se jette sur la cigarette de David. Dégage. David lui baisse le survêt. Tout le monde se marre. Ho ça va, j'ai déjà fumé de la beuh, ta gueule, balance Dylan vexé.

Plutôt que de voler des scooters, les jeunes des banlieues volent des chevaux

Dans le bus, ils partagent d'autres clopes avec deux mecs bourrés. Quarante minutes plus tard, nous entrons dans Clondalkin, une des banlieues populaires qui entourent la capitale, comme Ballymun, au nord de Dublin. Là-bas, les canassons peuplaient les terrains vagues entre les tours. Plus maintenant. Au début des années 2000, la municipalité a mis du fric pour nettoyer tout ça et construire des écuries.

Celles de Meakstown, banlieue mitoyenne de Ballymun, sont plantées au milieu de nulle part et surveillées par un gardien pas très bavard, aux yeux rouges et vitreux. C'est ultra protégé : en Irlande, pour tuer le temps, les gamins des cités ne volent pas des scooters mais des chevaux.

Une émission de télé-réalité, dont les Irlandais sont friands, y a été tournée : des moniteurs pour bourges apprenaient la bienséance à des sales gosses à dos de poney. Pour rappeler que le cheval est d'abord un sport de personne bien élevée.

C'est dans ces banlieues qu'on trouve les vrais dubliners, la working class et les bénéficiaires des minima sociaux : les plus touchés par la crise et l'explosion du chômage depuis 2007, aujourd'hui autour de 13,5 %.

En Irlande, on les appelle les knackers : survêt, gueule cassée et accent incompréhensible. Mais attention ! Ne jamais les traiter ainsi sous peine de s'en prendre une bonne. C'est comme dire nègre, nous prévient-on. A l'origine, knacker signifie équarrisseur - ceux qui transforment les vieux chevaux de trait en pâté pour chien - et "traveler".

Le bus s'arrête. La bande de jeunes knackers descend. Le chauffeur ne les a pas déposés au bon endroit, il va falloir marcher. Le bus repasse dans l'autre sens. Fucker !, crie David en balançant une boule de neige sur le pare-brise. Plaunk ! Plus loin, une femme noire au volant prend une énorme salve. Plaunk, plaunk, plaunk !

Plus de 20 000 chevaux dans la nature

Sur le chemin, ils croisent deux filles. Graig prépare une boule, hésite. Finalement, elle sera pour Steven. Bim ! Le long de la nationale, sur des panneaux installés tous les 100 mètres, Gerry Adams regarde les habitants droit dans les yeux : le leader de Sinn Féin (parti nationaliste catho et indépendantiste) cherche à récupérer les lower class mécontentes sur fond de Tous pourris. Il n'a pas tort.

Dans son livre, Ship of Fools (2009), l'éditorialiste vedette de l'Irish Times, Fintan O'Toole, dénonce lui aussi l'incompétence, la corruption et l'avidité des politiques et des financiers qui ont causé l'effondrement du pays. Le Premier ministre Brian Cowen a promis des élections anticipées une fois voté, début 2011, le budget d'austérité le plus violent de l'histoire du pays. Aucun Irlandais n'en attend grand-chose.

David et ses potes bifurquent dans un champ. On aperçoit à peine le soleil, voilé par une épaisse brume. Leurs bottes s'enfoncent dans les flaques gelées. Graig y laisse une Adidas. Yep, Yep. Ils appellent les bêtes.

Dans un petit enclos, fourni gratuitement par un fermier, six canassons dressent l'oreille. Un cheval blanc tacheté, nommé Splash, s'approche. David l'a payé 500 euros. Avec mon argent, en vendant des pigeons. Le foin leur coûte 8 euros par jour.

Qu'est-ce qu'on ferait le week-end si on n'avait pas de chevaux ? David réfléchit. On fumerait de la weed. Bim ! Splash prend un coup au passage. Au fond du champ se dresse un box de fortune, bricolé avec des planches et une bâche. Mon père a été obligé de le construire, sinon la SPCA menaçait de nous enlever les bêtes, explique Adam. Quarante chevaux sont morts dans le coin l'année dernière. Personne ne pouvait s'en occuper, explique David.

Les défenseurs des animaux sont sur les dents : 20 000 chevaux seraient à la dérive. Un silence gêné s'installe dès qu'on aborde le sujet. Ici, abandonner son cheval est honteux. Donner un cheval porte malheur alors on le vend 1 euro.

Pendant le boom économique de 1995-2007, les banques croulaient sous l'argent, on prêtait sans retenue. Des familles ont acheté à crédit une deuxième maison, une troisième voiture et puis des chevaux, très trendy - un signe extérieur de richesse.

Les prix des chevaux ont flambé, certaines personnes se sont mises à vouloir faire du fric, et avec la crise, comme la bulle immobilière, la bulle équine a explosé. Des chevaux qui se vendaient 9 000 euros sont tombés à 1 500.

Prises à la gorge, les familles ont laissé la troisième voiture au garage, ne pouvaient plus payer 400 euros par mois pour le box des poneys. Beaucoup des 20 000 chevaux, affamés, blessés, ne passeront pas l'hiver. Pour le reste, on parle d'un abattage massif ou de les transformer en steak. En Irlande, la crise achève d'abord les chevaux, ensuite l'Etat providence.

Anne Laffeter

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